Le moment était fort. Alors que les ministres de la défense des Etats membres de l’Union européenne discutaient à Stockholm, à Bakhmout, les forces ukrainiennes se défendaient pied à pied face aux forces militaires russes et à celles de Wagner. Pour les ministres, la pression était alors forte pour arriver à s’entendre sur les moyens les plus efficaces pour aider militairement l’Ukraine et à mettre en ordre de bataille les industries d’armement européennes.
Sur le front, l’intensité des combats est telle que certaines sources estiment que chaque jour, la Russie tire l’équivalent de la production européenne mensuelle de munitions. Quant à l’Ukraine qui tirerait entre 5 000 à 6 000 obus par jour, les stocks sont en voie d’épuisement depuis un moment déjà. Face à l’urgence, « l’industrie européenne de la Défense doit passer à un modèle d’économie de guerre » a alors lancé Thierry Breton, commissaire européen au Marché intérieur, c’est-à-dire produire plus et plus vite. « À ce moment critique de la guerre en Ukraine, l’urgence porte sur les obus de 155 mm (ceux tirés par les canons Caesar français notamment, Ndlr). Dans ce domaine, l’Ukraine doit être la priorité de nos industriels » a-t-il poursuivi.
A Stockholm, le haut représentant de l’Union pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, Josep Borrell a donc présenté un plan en trois volets. Le premier volet vise à inciter les Etats membres à puiser dans leur propres stocks de munitions (essentiellement les obus de 155 mm) pour les livrer dans les plus brefs délais à Kiev. Pour les y encourager, il est prévu d’utiliser un milliard d’euros supplémentaires de fonds communs issu de la Facilité européenne pour la paix (FEP). Le plan prévoit ensuite un achat groupé d’obus de 155 mm via une mutualisation des commandes des Etats membres aux industriels européens. Cela « pour couvrir les besoins de Kiev mais aussi pour reconstituer les stocks des Etats membres ». Les achats seraient effectués par l’Agence européenne de défense ou par un Etat membre au nom des autres. Le troisième volet qui prendra un peu de temps à être mis en œuvre porte sur l’augmentation à long terme de la production européenne de munitions en soutenant la production de l’industrie de défense.
Dans cette perspective, Thierry Breton s’est attelé avec ses services à recenser les industriels de défense susceptibles d’être mobilisés. « Nous comptons quinze producteurs de munitions de 155 mm implantés dans onze pays de l’UE et trois industriels spécialisés dans les munitions de 152 mm (pour l’artillerie héritée de l’ère soviétique et utilisée par l’armée ukrainienne, Ndlr) » a-t-il déclaré.
Si les industriels européens semblent capables d’augmenter leur production, il faudra cependant compter « autour d’un an » pour y arriver en raison notamment des sous-traitants qui travaillent pour beaucoup à flux tendus. « Je vais aller voir les 15 industriels européens identifiés afin d’avoir un échange direct avec eux et voir comment mieux sécuriser et soutenir l’écosystème de sous-traitants » avait alors indiqué Thierry Breton. Dans la foulée, le commissaire européen s’est lancé dans son tour d’Europe des industries. Il s’est notamment rendu en France, à Bourges, sur les sites des usines de Nexter et de MBDA. Sans attendre, les industriels ont déjà anticipé leur charge de travail. D’ici 2024, Nexter prévoit ainsi d’augmenter sa production d’obus de 155 mm de 50 %, puis de la doubler de 2024 à 2025 en passant de 40 000 aujourd’hui à 60 000 en 2024 et à 120 000 en 2025. Même courbe ascendante pour la production des canons Caesar assemblés à Bourges. « Nous sommes passés de deux Caesar par mois avant la guerre en Ukraine, à six aujourd’hui, et huit en 2024 » souligne Nicolas Chamussy, PDG de Nexter, avec des délais de production passés de 28-30 mois à 17 mois avec en ligne de mire les 12 mois exigés par le ministre des armées Sébastien Lecornu.
De son côté, le missilier MBDA, après avoir embauché en 2022 1 570 personnels, a annoncé le recrutement de 2 000 personnes en 2023 (soit 15 % de ses effectifs actuels). « Notre filiale Matra Electronique va également ouvrir une nouvelle usine dans l’Oise, qui permettra d’augmenter sa production », indique Eric Béranger, PDG de MBDA
Côté financement, Thierry Breton entend également veiller à ce que les industriels de l’armement « aient un meilleur accès à des financements auprès des banques et des fonds privés. Ces derniers doivent, eux aussi, contribuer à l’effort de défense et de sécurité de l’Europe ». Il sera aussi fait appel à la banque européenne d’investissement. Ce plan devrait aussi s’appuyer sur le fonds « Edirpa », le programme de renforcement de l’industrie européenne de la défense, doté de 500 millions et adopté en décembre dernier mais toujours en discussion au Parlement européen.
« Nos partenaires européens se sont mis d’accord sur un plan commun visant à accélérer la fourniture d’obus pour notre artillerie. Cette décision représente 2 milliards d’euros. Elle prévoit à la fois la livraison immédiate et la production de munitions. Il s’agit d’une étape stratégique. Elle nous donne confiance dans notre unité, dans l’immuabilité du mouvement vers la victoire sur l’Etat terroriste » s’est félicité le président ukrainien Volodymyr Zelensky à l’annonce de cette décision. ■