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Le Jour le plus court

Parce que l’oubli asservit et que la mémoire libère, ces 5 et 6 juin 2024, la France s’est souvenue du courage et du sacrifice du caporal Émile Bouétard tué dans la nuit du 5 au 6 juin 1944 dans la campagne bretonne. Il est considéré comme le premier mort français du D-Day.

Du Jour J, on se souvient le plus souvent du débarquement sur les plages de Normandie, le 6 juin. Mais il ne faut pas oublier que les opérations militaires ont commencé la veille par le parachutage de commandos américains, anglais mais aussi français avec comme objectif de « fixer » l’ennemi loin des plages du débarquement. Le stick (groupe de combat) du caporal Bouétard largué avec sept autres camarades à 250 km des plages de Normandie, à Plumélec, dans le sud Bretagne s’est vu assigner la mission d’assurer la liaison avec le maquis de Saint Marcel situé non loin de là et d’y installer un point d’appui. Au soir du 5 juin, les commandos sont parachutés au-dessus de la Bretagne mais une erreur de navigation les fait atterrir au mauvais endroit, non loin du moulin de la Grée, un observatoire allemand non identifié au préalable. Très vite repérés, les soldats français du lieutenant Marienne sont traqués. Le caporal Bouétard qui a la charge de protéger trois radios est encerclé. Blessé à l’épaule, il est froidement abattu d’une rafale dans la tête par un supplétif géorgien de l’armée allemande. Il est près de 1h30 du matin, ce 6 juin. Émile Bouétard avait 28 ans.

Natif de Pleudihen-sur-Rance (Côtes-d’Armor), ce fils de paysan choisit très jeune de s’engager dans la marine marchande. Mobilisé comme matelot en 1939, la défaite lui fait poser son sac à terre. Mais le Breton qui ne supporte pas l’occupant veut poursuivre le combat et rejoindre l’Angleterre. Commence alors un long périple qui l’emmène de Marseille à Casablanca en passant par les États-Unis. En 1943, il est enfin en Grande-Bretagne. D’abord engagé dans la marine, il se porte volontaire pour les troupes aéroportées qui sont pour lui et ses amis « le meilleur moyen d’arriver parmi les premiers en France » raconte son biographe François Souquet*. Les Français sont intégrés au Special air service britannique (SAS). La devise de l’unité est « Who dares wins » (« Qui ose gagne »). Les hommes sont entraînés durement pour mener des actions derrière les lignes ennemies. Bouétard que l’on surnomme le « petit vieux » - il est plus âgé que ses camarades – est respecté de tous. « C’était un homme très pieux, très proche de sa famille et très volontaire. Il se battait vraiment pour sauver sa famille » écrit encore François Souquet. Le voilà prêt pour les durs combats qui l’attendent écrit-il. Mais au moment d’embarquer dans l’avion et alors qu’un dernier rayon de soleil éclaire l’appareil, il sent que c’est là son dernier voyage et dit à son voisin de saut que c’était sûrement la dernière fois qu’il en voyait un. « Il savait qu’il allait au casse-pipe » pense son biographe.

Émile Bouétard est mort pour la France quelques heures seulement après avoir foulé le sol français de sa Bretagne natale. Il est enterré dans son village de Pleudihen-sur-Rance où une stèle a été érigée à sa mémoire. À Plumelec, une place porte son nom et un monument lui est dédié, là où il est mort, au village du Halliguen. Enfin, une rue Émile Bouétard a été inaugurée en 2009 à Plouguernével (Côtes-d’Armor). En hommage aux SAS de la France Libre, un Mémorial a été construit au pied du Moulin de la Grée. Le nom d’Émile Bouétard y figure parmi les 77 parachutistes morts pour la France. A l’occasion des commémorations du 80ème anniversaire du Débarquement, le président Macron s’est rendu le 5 juin à Plumelec pour un hommage aux Maquisards et aux SAS français. « Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle / Mais pourvu que ce fût dans une juste guerre » (Charles Péguy). 


* « Émile Bouétard, Caporal dans les Free French Paratroops », le livre de François Souquet est aujourd’hui épuisé.

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