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Une ligne de fracture redessinée

L’Arménie et l’Azerbaïdjan se sont mis d’accord sur un nouveau tracé frontalier entre leurs deux pays.

L’Arménie et l’Azerbaïdjan ont annoncé jeudi 16 mai s’être entendus sur une partie de la délimitation de la frontière commune. Un accord qui conclut plusieurs semaines de tractations entre les deux ennemis. Fin avril, ces deux pays du Caucase avaient annoncé avoir entamé la délimitation de la frontière commune. Une initiative qui n’était pas gagnée d’avance. Dans un communiqué distinct, les deux ministères des affaires étrangères ont déclaré avoir trouvé un compromis sur « l’ajustement des coordonnées » d’une partie de la frontière contestée, sujet de discorde historique entre les deux pays depuis des décennies. Mais cela ne se fera pas sans cris et pleurs du côté arménien qui a été quasi contraint de céder quatre villages frontaliers à l’Azerbaïdjan gagnés par les forces arméniennes lors du conflit de 1990. De nombreux manifestants arméniens emmenés par un archevêque, Bagrat Galstanian, ont alors protesté contre la décision de leur premier ministre Nikol Pachinian, l’accusant de brader leur histoire et dont ils ont réclamé la démission. Plus d’une centaine de manifestants ont été arrêtés.

Pour arriver à ce compromis, il a été décidé de s’appuyer sur des cartes datant de l’époque soviétique mais dont de nombreux observateurs font toutefois valoir qu’elles sont sujettes à discussion. Reste que pour le premier ministre arménien, sans accord sur le différend frontalier, la paix n’est pas possible. Cela pourrait même « éviter une nouvelle guerre » avec l’Azerbaïdjan s’est-il justifié.

En partie rassuré, Nikol Pachinian s’est félicité de cet accord dans lequel il voit « un jalon très important pour le renforcement de la souveraineté et de l’indépendance de l’Arménie ». « Pour la première fois depuis l’indépendance, notre république a une frontière officiellement délimitée » a-t-il ajouté. « Cela porte notre sécurité et notre stabilité à un niveau plus haut ». Le président de l’Azerbaïdjan, Ilham Aliev, a pour sa part estimé qu’un accord de paix est « plus proche que jamais ». Un avis que ne partage évidemment pas tous les Arméniens qui pour beaucoup redoutent une reprise des hostilités à moyen terme.

L’Arménie et l’Azerbaïdjan, anciennes républiques soviétiques, se sont affrontés à deux reprises. En 1990, la première guerre qui a été remportée par l’Arménie a fait plus de 30 000 morts. La deuxième en 2020 a été gagnée par l’Azerbaïdjan et a fait plus de 6000 morts. A l’issue de ce dernier conflit, l’Arménie a été contrainte de céder de nombreux pans d’un large territoire dans et autour du Haut-Karabakh qu’elle revendique depuis une trentaine d’années. Et en septembre 2022, l’Azerbaïdjan a encore poussé ses pions et profité du conflit ukrainien pour s’emparer par la force et en quelques jours de la totalité de cette enclave disputée. Depuis, les forces armées azerbaïdjanaises occupent toujours plus de 200 km2 du territoire arménien. A plusieurs reprises, les Etats-Unis et d’autres pays ont tenté d’apaiser les choses entre les deux pays mais sans obtenir de réelles avancées. Une force d’interposition russe de plusieurs milliers de soldats a même été déployée dans le Haut-Karabakh. Mais son impréparation et son manque d’efficacité a fini par irriter Erevan. Moscou a donc donné l’ordre à ses hommes de se retirer. Ce qui a été fait le 17 avril 2024. 


La France et l’Azerbaïdjan en froid
Bakou accuse la France d’avoir pris parti pour l’Arménie.
Emmanuel Macron a longtemps voulu jouer les intermédiaires entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan en cherchant un compromis acceptable pour les deux pays et pourquoi pas un traité de paix. Mais le succès n’a pas été au rendez-vous. Et Bakou en a même pris ombrage estimant que la France était un soutien de l’Arménie. Le président Ilham Aliev reprochant même à la France de « diaboliser » son pays. « L’Arménie est face à une pression continue, y compris sur sa frontière, avec une forme de grignotage de son territoire, [elle] est dans une logique de défense de son territoire et de sa population » a alors reconnu en février le ministre des armées, Sébastien Lecornu. Le Quai d’Orsay a ensuite rappelé mi-avril son ambassadeur à Bakou pour consultation. Paris qui souhaite comme l’a indiqué le Chef de l’Etat « une clarification par la partie azerbaïdjanaise de ses intentions » a rappelé « son soutien à la normalisation des relations entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, dans le respect du droit international et de l’intégrité territoriale des deux pays ».
En réponse, Bakou a expulsé deux diplomates français. La France également. Pendant ce temps, l’Azerbaïdjan refuse toujours la libération d’un Français accusé d’espionnage, ce qui a été fermement démenti par Paris. En novembre dernier, Viginum, le service français en charge de la lutte contre les ingérences numériques étrangères a pointé des cyber attaques en provenance d’Azerbaïdjan et plus précisément d’un membre du Parti du nouvel Azerbaïdjan, appelant au boycott des Jeux olympiques de Paris. Dernière mesure de rétorsion, la fermeture annoncée du lycée français de Bakou où sont scolarisés 200 élèves. Et pour parfaire le tout, Bakou après avoir accueilli récemment une délégation d’indépendantistes calédoniens a été accusé par Paris « d’ingérences » en Nouvelle-Calédonie.

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