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“Le vote par procuration est le vote de celles et ceux qui votent déjà beaucoup, pas le vote des abstentionnistes”

Par Baptiste Coulmont, Sociologue, École normale supérieure Paris-Saclay

Depuis quelques jours le ministère de l’intérieur rend public, presque en temps réel, le nombre de procurations établies pour les prochaines élections législatives. L’enregistrement dans le Répertoire électorale unique (REU), tenu par l’Insee, permet ce chiffrage. Le but : montrer que ce scrutin surprise mobilise les citoyens. Mais ce que ne diffusera pas le ministère est beaucoup plus intéressant.

Le ministère ne diffusera pas le nombre de procuration par bureau de vote - - alors même que le nombre de bulletins blancs ou de bulletins nuls est rendu public, et alors même que ce nombre de procurations est précisément relevé par les assesseurs. Que révèleraient ces données ?

Avant tout que les votes par procurations sont situés dans les quartiers riches et dans les zones où beaucoup d’inscrits sur les listes électorales ne sont pas des résidents permanents. Portrait-robot de deux électeurs faisant procuration : un cadre, plutôt jeune, fortement diplômé, au niveau de vie élevé ; ou un jeune électeur, qui ne réside pas sur son lieu d’inscription, qui vote encore "chez ses parents". En 2022, selon l’Enquête sur la participation électorale de l’Insee, sur l’ensemble de la séquence électorale (présidentielle et législatives), 23 % des cadres ont été impliqués dans une procuration (à titre de mandant ou de mandataire) alors que ce n’est le cas que de 5 % des ouvriers non qualifiés.

Car pour avoir envie de faire une procuration, il faut être ailleurs le jour du scrutin : en stage - - quand on est étudiant - - en vacances, dans sa résidence secondaire, en déplacement professionnel. Etre ailleurs que sur son lieu d’inscription. Le vote par procuration des personnes âgées qui ont du mal à se déplacer ne constitue qu’une part résiduelle des procurations. On comprend alors que la procuration "recrute" préférentiellement au sommet de l’espace social : tout le monde ne part pas en vacances, ni en week-end, loin de chez soi.

Et pour avoir envie de faire une procuration, il faut avoir déjà envie de voter. Quand on arrive à suivre des électeurs sur plusieurs scrutins, par exemple en relevant les listes d’émargement de quelques bureaux de vote, on s’aperçoit que les électeurs qui, à un moment ou à un autre, font procuration, sont des votants assidus aux autres scrutins. Et à qui donnent-ils leur mandat ? À des personnes sélectionnées pour leur enthousiasme participationniste : on ne donne pas procuration à Tonton Michel, qui préfère aller pêcher le dimanche, mais au proche qu’on sait assidu à chaque scrutin.

Les catégories sociales les plus abstentionnistes n’ont donc pas recours à la procuration. Le vote par procuration est en effet le vote de celles et ceux qui votent déjà beaucoup, pas le vote des abstentionnistes. Le vote par procuration, ainsi, non seulement n’est pas un moyen de lutte contre l’abstention, mais il renforce encore le gradient social de la participation électorale. 

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