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Doliprane : “La fabrication et la distribution de médicaments anciens, tel le Doliprane, est-elle si stratégique ?”

Par Pierre-Yves Geoffard, Economiste, Professeur à l’Ecole d’économie de Paris, Directeur de recherche au CNRS et directeur d’études à l’EHESS

L’annonce par Sanofi de sa décision de vendre des parts de sa filiale Opella, qui assure la production de médicaments anciens, génériqués et peu rentables – dont le Doliprane –, à un fonds d’investissement américain enflamme la classe politique française. De Jordan Bardella (Rassemblement national) à Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise), en passant par Marine Tondelier (Les Ecologistes) ou Boris Vallaud (Parti socialiste), tous s’indignent de la vente de cet « actif stratégique » à un fonds étranger.

Certes, la défense de l’emploi soulève de légitimes inquiétudes chez les salariés concernés ; mais doit-on vraiment qualifier de « stratégique » la fabrication et la distribution de boîtes de comprimés dont le principe actif est tombé depuis des décennies dans le domaine public, et à très faibles marges ?

Car voilà un médicament, fort utile et très apprécié par des millions d’usagers à travers le monde, connu sous plusieurs noms, ici Efferalgan ou Dafalgan, là Tylenol ou Panadol, ou encore… Doliprane. S’il porte autant de noms différents, ce médicament, c’est qu’il est, depuis longtemps, un bien public. Son principe actif est le paracétamol, une molécule dont les effets, contre la douleur notamment, ont été identifiés dès 1880. L’innovation pharmaceutique des dernières années du XIXème siècle était ébouriffante : synthèse de l’aspirine, de l’héroïne et, plus tard, des premières amphétamines. Plus d’un siècle a passé, et, à l’instar de toutes ces inventions, le paracétamol n’est plus protégé par aucun brevet : n’importe quel laboratoire pharmaceutique peut l’utiliser, en faire un médicament, et le commercialiser sous sa propre marque.

Une telle liberté de copier nourrit une vive concurrence sur le marché des génériques, dont les vertus sont connues : pour vendre au prix le plus bas, chaque fabricant doit être le plus efficace possible pour produire au moindre coût, et le moins gourmand possible en réduisant ses marges. Mais l’« optimisation » de chaque étape de la chaîne de production n’est pas sans écueil. En amont, la production des principes actifs repose sur une industrie chimique lourde, souvent polluante. Cette production est presque exclusivement localisée en Chine ou en Inde, où son coût est plus faible, car le travail y est moins rémunéré qu’en France ou en Europe, et les normes environnementales y sont moins strictes. Une telle localisation n’est pas sans risque : qu’une usine de paracétamol à Wuxi, dans la lointaine province de Jiangsu, connaisse des difficultés et, de Brest à Palerme, d’innombrables patients peinent à obtenir le médicament dont ils ont besoin.

Prix âprement négociés

En aval de la chaîne, les laboratoires pharmaceutiques fabriquent à partir du principe actif des comprimés et des boîtes pour les contenir, et distribuent ces boîtes, à l’hôpital ou en ville. Les prix de vente sont âprement négociés par chaque organisme d’assurance-santé, qui en rembourse une grande partie. Ainsi, avant la crise liée au Covid-19, le Doliprane pesait en France plus de 200 millions d’euros dans le budget de la Sécurité sociale. On comprend qu’un acheteur responsable cherche à obtenir le prix le plus faible. Mais des écarts subsistent, même entre pays européens, et il peut être plus rentable pour un fabricant de servir en priorité les pays aux prix les moins bas.

Ces deux risques, de blocage en amont et de variabilité de l’offre en aval, sont la cause des ruptures d’approvisionnement ; celles-ci concernent depuis quelques années de nombreux médicaments qui, bien que génériques, n’en sont pas moins indispensables pour de nombreux patients. Là se situe un véritable enjeu stratégique : il faut mieux réguler le marché des médicaments génériques dont les dysfonctionnements sont avérés. Permettre aux fabricants de ne pas dépendre d’un seul producteur de principe actif situé dans un pays lointain passe par l’encouragement de ces productions à s’effectuer en Europe, sinon en France. Certes, cela coûte et coûtera plus cher qu’en Asie, mais la sécurité de l’approvisionnement est à ce prix. Notons que deux usines de paracétamol doivent prochainement ouvrir ou… rouvrir, en France.

Par ailleurs, alors que le marché du médicament est européen, et que les procédures d’autorisation d’un nouveau médicament sont désormais gérées par l’Agence européenne des médicaments, les conditions tarifaires de sa mise sur le marché, comme son remboursement par l’Assurance-maladie, restent du ressort de chaque pays, souvent à travers des procédures opaques. Plaider pour une meilleure coordination entre pays européens et pour une transparence accrue sur les prix du médicament relève aussi d’une approche véritablement stratégique.

Puissant moteur de croissance

Mais pour la classe politique française, le vrai enjeu est de défendre la production, en France, de médicaments anciens. D’autres pays semblent avoir une vision différente de ce qui est, ou non, stratégique. Ainsi le Danemark, dont l’entreprise pharmaceutique Novo Nordisk connaît depuis quelques années un succès fulgurant. Producteur historique d’antidiabétiques, ce laboratoire a découvert deux médicaments qui ont aussi démontré leur efficacité dans la lutte contre l’obésité et le surpoids.

Tout comme celles d’un traitement de même type développé par l’américain Lilly, les ventes explosent littéralement à travers le monde, et la capitalisation boursière de Novo Nordisk est devenue la plus élevée d’Europe, détrônant LVMH. Mieux encore, ces ventes représentaient en 2023 plus d’un point du PIB du Danemark, faisant de cette entreprise un puissant moteur de croissance. Laquelle ne bénéficie pas qu’au Danemark : le laboratoire investit 2,1 milliards d’euros en France, afin de doubler la taille de son site de production près de Chartres, y créant ainsi 500 emplois.

La France abrite de grandes entreprises pharmaceutiques comme Sanofi, dont l’incapacité à découvrir un vaccin contre le Covid ne doit pas faire oublier qu’elle fut naguère à la pointe de l’innovation. Que cette entreprise décide de réorienter son activité vers la découverte des médicaments de demain, en investissant dans la recherche et le développement, devrait plutôt inciter à l’optimisme qu’aux cris d’orfraie : là où de nouveaux traitements seront découverts sera la valeur, là seront les emplois de demain. 


Tribune publiée dans Le Monde. https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/10/23/doliprane-la-fabrication-et-la-distribution-de-medicaments-anciens-tel-le-doliprane-est-elle-si-strategique_6358672_3232.html

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