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Le centenaire du Soldat des soldats

Le 11 novembre 1920, deux ans après l’Armistice qui a mis fin à la Première Guerre mondiale, le cercueil d’un « Poilu » anonyme est solennellement déposé à l’Arc de Triomphe.

“Avec le Soldat inconnu, les familles des disparus de la Grande Guerre, endeuillées et meurtries, trouvaient enfin le tesson manquant, celui qui s’assemblait à leur douleur, marquant ainsi la reconnaissance de la Nation” écrit dans le préface le Chef d’Etat-Major des Armées, le général Lecointre. Mais l’idée d’élever un monument à la gloire des Poilus n’a pas été de soi. Comme le rappelle dans son livre Christophe Soulard-Coutand, « le Soldat inconnu n’est pas arrivé sans mal sous l’Arc de Triomphe ».

Si la volonté d’honorer les soldats morts (1) s’est très vite imposée en France (plaques, livres d’or,...), c’est François Simon, président de la section rennaise du Souvenir français (2) qui, en 1916, va lui donner son élan. « Pourquoi la France n’ouvrirait-elle pas les portes du Panthéon à l’un de nos combattants ignorés, mort bravement pour la patrie [...] questionne celui qui a perdu un fils au front. Cette inhumation d’un simple soldat sous ce dôme, où reposent tant de gloires et de génies, serait comme un symbole ; et plus, ce serait un hommage rendu à l’armée française toute entière ». Sa proposition ne reçoit pourtant que peu d’écho. En juillet 1918, le député d’Eure-et-Loir Maurice Maunoury relance l’idée en déposant une proposition de loi. Les discussions s’éternisent. Le 25 octobre 1919 la loi « pour la commémoration et la glorification des morts pour la France au cours de la Grande Guerre » est adoptée. « Un monument national commémoratif des héros de la Grande Guerre, tombés au champ d’honneur, sera élevé à Paris ou dans les environs immédiats de la capitale » y est-il stipulé. Puis plus rien. Jusqu’à ce jour d’octobre 1920 où l’on apprend avec stupéfaction que les Anglais vont rendre hommage à un soldat inconnu. « Ainsi donc l’Angleterre va venir chercher sur les champs de bataille de France, le corps anonyme d’un Tommy inconnu, et comme un symbole magnifique et sacré, elle déposera ses restes à Westminster, entre Pitt et Livingstone ! Et la France que fera-t-elle ? » s’agace le député André Paisant. La presse s’en mêle. Sous pression, le gouvernement décide « pour le 11 novembre le transfert d’un héros inconnu au Panthéon » note le Gaulois. Soulagement. Mais le choix du lieu ne fait pas l’unanimité. « La vraie place du Poilu [...] est sous l’Arc de Triomphe » assène Henry de Jouvenel des Ursins, rédacteur en Chef du Matin. « La place est bien choisie. Cet inconnu sera mieux là, isolé dans sa gloire unique, que confondu avec tant d’ombres plus ou moins illustres dont les noms s’effacent sur les pierres du Panthéon » acquiesce l’Œuvre. Seul le journal l’Humanité milite pour que le soldat reste là où il est tombé. Le 6 novembre, la commission des finances saisie pour le vote d’un crédit pour le transfert du soldat inconnu au Panthéon se prononce en faveur de... l’Arc de Triomphe, tout comme la commission de l’Enseignement des Beaux-Arts chargée d’examiner le projet de loi. Désemparé, l’exécutif réserve sa décision. Le 8 novembre l’Arc de Triomphe est privilégié. Dans la foulée, le Parlement est invité à adopter le tout nouveau texte. Mais dans l’Hémicycle, après l’entente cordiale vient le temps des hostilités. Les invectives fusent. Les monarchistes (pour l’Arc de Triomphe) s’opposent aux républicains (pour le Panthéon). Le président de la Chambre menace à plusieurs reprises de suspendre la séance. Le député Gaston Vidal ramène le calme en imaginant la honte du soldat inconnu découvrant « cette séance abominable ». Et prenant la parole en son nom : « Laissez-moi où je suis [...] tombé sous la terre que j’ai défendue et sur laquelle je suis mort pour la défense des libertés sacrées. Mais par pitié, ne me mêlez en aucune façon à vos luttes politiques ». Clôturant cette séance houleuse, le président du Conseil, Georges Leygues demande « l’unanimité du Parlement », qu’il obtient, pour « ce héros inconnu ». L’article 1er de la loi édicte : « Les restes d’un des soldats français, morts au Champ d’honneur, au cours de la guerre 1914-1918, et non identifiés individuellement, seront transférés à Paris et solennellement déposés, le 11 novembre, à l’Arc de Triomphe ». Le lendemain, les journaux, dépités, rendent compte de cette « séance écœurante » (Le Gaulois). « On imagine la surprise d’une bonne vieille femme pleurant la mort de son fils à la guerre qui aurait assisté à la première partie de la séance d’hier » résume amèrement Le Figaro.

Dans l’urgence, la cérémonie prévue pour le Panthéon est réorganisée. Le 10 novembre, à Verdun, le soldat inconnu est désigné par le caporal Auguste Thin. Après avoir reposé dans l’une des salles de l’Arc de Triomphe transformée en chapelle ardente, le « Soldat inconnu » ne rejoindra sa place actuelle, sous la « dalle sacrée » que le 28 janvier 1921. 

1. 8 millions de Français ont été mobilisés, 1,5 million sont morts (10 % de la population active) et l’on compte près de 300 000 disparus.

2. Association fondée en 1887 pour entretenir le souvenir des morts de la guerre franco-prussienne de 1870.

L’Histoire méconnue du Soldat inconnu - Christophe Soulard-Coutand
Préface du général d’Armée François Lecointre, Chef d’Etat-major des Armées
Editions du Félin – Coll. Histoire & Société - 128 pages

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