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Qu’attendons-nous de la prison ?

Par Dominique Simonnot, Contrôleure générale des lieux de privation de liberté

Qu’attendons-nous d’une peine de prison ? Aussi philosophique que pragmatique, la question mérite que notre société s’y penche. S’il s’agit d’une mise à l’écart, mâtinée de vengeance, voire d’une forme de châtiment corporel, alors, c’est gagné ! La surpopulation carcérale atteint, en France, un sommet jamais égalé dans toute son histoire avec 77647 prisonniers, et des maisons d’arrêt suroccupées jusqu’à 250 % et même 300 % Outre-mer. Là sont les condamnés à de « petites » peines et les prévenus attendant d’être jugés.

Derrière les chiffres froids, il y a une réalité honteuse, que constate, à chaque visite, le contrôle général des lieux de privation de liberté. Honteuse, car tout est vicié par la surpopulation. Hygiène et salubrité sont de vains mots. Vermines et rats, murs rongés de crasse et de vétusté, rallonges électriques pendantes de multiprises, risques d’incendies, etc. En sous-effectif inquiétant, les surveillants manquent pour amener tant de détenus aux activités essentielles, travail, sport, enseignement, de fait, réservées à un petit nombre. Résultat, la plupart des détenus sont, 21 heures sur 24, enfermés à plusieurs dans 9 m2. Et 3405 d’entre eux dorment sur un matelas par terre, se bouchant oreilles et nez avec du papier toilette pour éviter que n’y entrent des cafards.

Pas de semaine sans que le CGLPL ne soit alerté par des médecins, mis dans l’incapacité à soigner, les rendez-vous étant annulés faute de surveillant. Et, parce que la psychiatrie défaille, plus de 35 % des détenus sont atteints de troubles mentaux graves, transformant la prison en asile d’antan. Est-ce normal ? Les surveillants sont-ils infirmiers ? Quant aux suicides, leur hausse est terrible. De 125 en 2022 à 157 en 2023.

Si la vie des détenus est épouvantable, celle des surveillants l’est également, chaque jour renvoyés à une désespérante impuissance professionnelle.

Qu’attendons-nous de la prison ? Qu’elle punisse, bien sûr, mais aussi, qu’elle permette de sortir « meilleur », comme l’a rappelé le président de la République, devant le cercueil de Robert Badinter en jurant fidélité à la mémoire du disparu, mais sans en tirer aucune conséquence. Mieux encore, les quelques maigres réformes – suppression des crédits de peine, libération sous contrainte « de plein droit », ou « bloc peines » – ont, contrairement aux annonces politiques, aggravé l’entassement d’humains. Chaque minute, est donc bafouée la loi selon laquelle la prison doit donner les chances de se réinsérer à la sortie. A 110 euros par jour et par détenu « ça fait cher pour nous précipiter dans la récidive » a écrit au CGLPL un spirituel prisonnier. Oui, la prison, malgré son coût prohibitif, est un temps mort où sont enseignées la violence et la peur, facteurs de récidive.

Au CGLPL se réunit un groupe de professionnels, pénitentiaires, magistrats, avocats, médecins, associations travaillant en prison. Tous, malgré leurs différences, réclament, sous peine de catastrophe, une « régulation carcérale ». Soit, au bout d’un processus pas plus de détenus que de places. Est-ce anormal ? L’Allemagne y a bien réussi, quand la France rate cruellement. Notre groupe sera bientôt entendu par des députés.

Ce qui s’est fait lors de la pandémie de Covid au nom de l’urgence sanitaire, peut être réenclenché au nom de l’urgence humaine et, gage de sécurité, de la réinsertion. Des libérations – un mois ou deux avant la fin de peine – sous l’égide des juges d’application des peines et des services pénitentiaires. Ensuite, ce mécanisme, à inscrire dans la loi, pourra perdurer. Beaucoup y sont prêts. Il ne manque que la volonté politique de l’Etat d’affirmer que la prison n’est pas la reine des peines, et de développer d’autres sanctions plus intelligentes tels le sursis probatoire ou le placement à l’extérieur, qui permet, sous surveillance, d’apprendre et d’exercer un métier ailleurs qu’en prison. Sans quoi, les condamnations européennes et nationales continueront de pleuvoir, et viendront encore enfler le coût de lieux où la réinsertion est illusoire. Jusqu’à quand le Gouvernement et les élus vont-ils abandonner à leur sort désastreux les prisonniers et ceux qui les gardent, les soignent ou les contrôlent ? 


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